AT sur le theme : “Prédateur(s)”


Le garçon gisait près du feu quand Aelys arriva.

Le sang coulait encore entre ses doigts serrés sur son flanc, tachant la laine écrue, mais la morsure n’était pas profonde. La bête avait été repoussée par les cris, les torches, le fouet improvisé d’une branche enflammée. À présent, il était allongé près du foyer, à demi conscient, et l’odeur de suif et de sang tiède pesait sur la pièce.

Aelys s’agenouilla à côté de lui. La chaleur du feu lui piquait le visage. Elle posa deux doigts sur la peau froide de son poignet, évalua la pulsation, puis laissa sa main glisser sur la terre battue. Sous la mince couche de poussière, le sol gardait la mémoire de la nuit.

Un tremblement discret lui remonta le bras, comme une onde retenue dans la matière.

Depuis longtemps, on appelait Aelys quand le monde se tendait trop. Elle n’avait pas de pouvoirs éclatants comme dans les histoires qu’on raconte aux enfants. Elle savait seulement sentir un peu plus loin que les autres : sous les pas, derrière les troncs, entre les pierres. La trame des choses vibrait sous ses doigts, et elle s’y accordait.

— Ils reviendront, dit quelqu’un derrière elle.
La voix était dure, fatiguée. Un elfe aux cheveux gris, les bras croisés, debout dans l’ombre du montant.

Aelys releva la tête. Dehors, par l’entrebâillement de la porte, elle voyait le jour naissant décolorer les troncs. Un vent froid portait encore l’odeur de poil humide et de bave.

— Ils ont déjà franchi la lisière deux fois cette lune, reprit l’elfe gris. Ils nous prennent pour du gibier.
Il serra les mâchoires.
— Il faut en finir.

Autour du foyer, d’autres habitants du camp acquiesçaient. On avait renforcé les palissades pendant la nuit, bouché les interstices avec des branches tressées, hissé des torches sur de hauts piquets. On aurait dit un poste avancé de guerre, pas un camp de lisière.

Aelys se releva lentement.

— Montre-moi où ils sont passés, dit-elle.

L’elfe gris voulut protester. Il parla de poser des pièges, d’appeler des chasseurs, d’empoisonner un peu de viande. Elle secoua la tête une fois.

— Si vous commencez à tuer, déclare-elle simplement, ce sera une autre histoire.
Elle posa la main sur le montant de la porte, sentit le bois, la veine de résine séchée, la fatigue des fibres.
— Laissez-moi d’abord sentir.

Elle sortit.

Le camp s’était enfoncé dans la boue. Des traces de pas se croisaient, récentes, nerveuses. Plus loin, près de la palissade, la terre était labourée, les herbes écrasées. Les elfes avaient laissé les marques de la lutte comme on laisse des marques de griffes.

Aelys marcha lentement vers la brèche recousue. Les planches neuves avaient encore l’odeur du bois fraîchement coupé. Sous elles, la terre portait d’autres empreintes.

Elle posa une main à plat sur le sol, entre deux touffes d’herbe piétinées.

Ce qui lui parvint n’était ni parole ni image, plutôt un ensemble de tensions. La course compacte de corps lourds, muscles souples, respiration courte, mais perçue comme pression, frottement, traces profondes. Une meute, oui. Des bêtes faites pour vivre de la chair des autres, senteurs mêlées de faim et de prudence. Mais quelque chose clochait dans leur chemin. Elles n’avaient pas foncé droit sur le camp : elles avaient tourné, hésité, reflué, puis recommencé.

On ne vient pas si près d’un mur de lames par hasard.

Aelys se redressa, essuya ses doigts sur sa tunique. Le vent fit frissonner les branches du haut de la palissade.

— Tu les suis ? demanda l’elfe gris.

Elle hocha la tête.

— Jusqu’à la lisière, au moins.

Il voulut envoyer deux jeunes avec elle. Elle refusa. Le camp avait besoin de ses jeunes, pas d’escorte. Elle prit seulement son arc, qu’elle passa dans son dos, et un petit couteau à manche clair qu’elle glissa à sa ceinture. Elle vivait depuis des siècles, mais les mêmes gestes revenaient, simples, utilitaires. Ses vraies armes, comme toujours, restaient dans ses mains nues.

En quittant le camp, elle sentit la tension du sol se dénouer un peu. Les mouvements d’allées et venues restèrent derrière elle, remplacés par des signes plus espacés : le passage d’un oiseau, le craquement sec d’une branche, la respiration régulière de l’eau en contrebas. La lisière était là, à quelques centaines de pas, comme une ligne faite de troncs serrés. Au-delà, la grande forêt qui nourrissait et abritait les siens depuis bien avant leur naissance.

Les traces des bêtes étaient encore fraîches dans la boue. Griffes profondes, coussinets larges. Aelys suivit la piste courbée, quitta le sentier, s’enfonça entre les troncs. L’air se fit plus humide, chargé d’humus et de feuilles mortes. L’écorce sous ses doigts était froide, mais la sève montait déjà, lentement.

Plus elle avançait, plus la trajectoire de la meute lui paraissait étrange. Les bêtes n’avaient pas simplement longé le camp : elles avaient décrit des boucles, des retours, comme si on les avait attirées, puis repoussées, puis attirées encore.

Elle s’arrêta près d’un buisson bas. De petites plumes y étaient accrochées, maculées de graisse, et l’odeur de viande persistait forte presque agressive. Aelys approcha le visage, inspira doucement.

La viande n’avait pas pourri ici. On l’avait suspendue là volontairement, par la suite retirée, replacée ailleurs. Un jeu de leurres.

Elle posa la main sur la branche. Le fil invisible qui reliait la chair au reste du monde avait été tiré trop fort, trop souvent. Le bois vibrait encore de cette contrainte, comme un muscle trop sollicité.

Ce n’était pas la main d’une bête.

Elle continua, suivant une série de minuscules indices que la plupart n’auraient pas vus : une cordelette effilochée qui pendait à mi-tronc, un caillou trop lisse posé sur une racine, la marque d’un pied léger à côté de l’empreinte massive d’une patte. Peu à peu, la piste se déplaça vers un replat rocheux un peu au-dessus de la forêt, d’où l’on voyait le camp.

Des murmures montaient de là-haut. Des voix de jeunes, excitées, pressées de chuchoter et de rire.

Aelys ralentit, posa la main sur un arbre avant de se montrer. Le bois était tiède, comme si quelqu’un avait longtemps appuyé son dos contre lui. La trame y tremblait, fragile.

Elle avança.

Quatre jeunes elfes se tenaient près du rebord. Trois étaient assis sur des pierres, jambes ballantes, les yeux brillants. Le quatrième, debout, faisait face à la forêt. Il tenait un petit caillou dans la main droite, qu’il serrait si fort que les tendons de son poignet saillaient. Ses cheveux sombres collaient à son front de sueur.

Au moment où Aelys apparut, une vibration lui effleura la peau, invisible mais nette. Quelque chose venait d’être tiré en lui comme une corde.

Le plus grand la vit en premier et sursauta.

— Aelys !

Les autres se retournèrent. Un des plus jeunes eut un mouvement instinctif pour cacher quelque chose derrière lui. Trop tard.

Elle avança, calme, jusqu’au bord du replat, là où la roche prenait le vent. De là, on voyait la vallée, la ligne sombre de la lisière, le camp et ses maigres fumées. De cet endroit, on pouvait se croire en dehors de tout, au-dessus même des siècles.

— Que faites-vous ici ? demanda-t-elle.

La question était simple, mais le silence qui suivit fut lourd. Les trois assis se regardèrent. Le grand, celui qui tenait la pierre, se redressa un peu plus.

— On… on surveille, répondit-il. On vous aide. Pour les bêtes.

Aelys baissa les yeux vers sa main fermée.

— Ouvre-là.

Il hésita, puis desserra les doigts. Dans sa paume reposait un petit galet clair, lisse, tiède au regard. Un caillou anodin pour n’importe qui d’autre. Pour elle, c’était un nœud dans le tissu du monde. Autour de cette pierre, elle sentait des fils tirés vers la forêt, vers le camp, vers la peur des habitants.

— Tu appelles, dit-elle.

Ce n’était pas une question.

Il ne répondit pas. Un muscle tressaillit à sa joue. La vibration intérieure qu’elle percevait autour de lui était faite de fierté et de nervosité mêlées.

Un des plus jeunes protesta trop vite :

— Ce n’est qu’un exercice ! Il sait très bien contrôler, il les arrête avant…

Il se mordit la langue, réalisa ce qu’il venait d’avouer.

Aelys regarda à nouveau la vallée. De là où ils se tenaient, on dominait la forêt. La position était parfaite pour voir approcher des silhouettes, suivre les déplacements de la meute. Parfait aussi pour se croire au-dessus de tout.

— Leran, dit-elle calmement sans quitter la vallée des yeux.

Elle le connaissait. Doué, trop doué. Toujours le premier à saisir une nuance, à deviner ce qu’on n’avait pas encore dit. Depuis quelques années, elle lui enseignait, par touches, ce qu’on enseigne d’ordinaire dans les Maisons de Brume : lire les traces sans les briser, apaiser un lieu, guider un troupeau en suivant ce qui est déjà là. Des leçons d’accordage, pas de domination. Elle avait remis certaines étapes à plus tard, le jugeant pas assez stable. Il n’avait pas attendu.

Elle fit un pas vers lui. Il soutint son regard, la mâchoire crispée.

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

Il haussa les épaules, geste trop rapide.

— Pour les prévenir, dit-il. Pour voir d’où ils viennent, comment ils bougent. Si on les comprend mieux, on peut mieux se défendre, non ?
Un sourire nerveux passa sur ses lèvres.
— Et puis… ils viennent, ils repartent. Je ne leur fais pas de mal.

Le monde autour de ses mots disait autre chose : la fierté, le frisson de sentir des corps puissants répondre à son appel, le plaisir secret d’être celui qui commande, là où les autres subissent. Aelys le sentit comme une chaleur trop vive, concentrée dans un corps encore jeune.

Elle inspira lentement. L’air était froid, mais ses paumes étaient brûlantes.

— Tu crois ne pas en faire, répéta-t-elle. Pourtant un garçon est couché là-bas, au bord du feu, avec une morsure dans le flanc. Tu as vu son sang ?

Leran déglutit. Ses doigts se refermèrent à moitié sur le galet, comme s’il cherchait un soutien.

— Ce n’était pas prévu…

La trame vibra autour d’eux, plus serrée.

Un grondement monta soudain de la forêt, en contrebas. Pas un souvenir cette fois, pas une trace : un mouvement lourd qui passait d’arbre en arbre. Un des jeunes étouffa un cri.

Aelys s’approcha du rebord et regarda. Entre les troncs, en dessous, des ombres mouvantes glissaient vers la lisière. La meute avait repris sa marche.

— Tu les as appelés aujourd’hui aussi ? demanda-t-elle sans se retourner.

Leran ne répondit pas. Il n’avait pas besoin. La pierre dans sa main parlait pour lui, encore tiède, encore chargée.

Les bêtes ne montaient pas vers eux. Elles descendaient vers le camp, plus directes qu’avant, guidées par une habitude déjà prise.

Aelys sentit un nœud se former dans son ventre. Sa gorge se serra brièvement, puis tout redevint clair.

— Restez ici, dit-elle aux jeunes. Ne touchez plus à ça.

— Mais si le camp…

— Restez.

Sa voix n’avait pas monté le ton, mais quelque chose se posa sur eux, comme une main immobile. Ils obéirent, pétrifiés.

Elle descendit par un sentier plus raide. Les feuilles glissaient sous ses pas, la roche affleurait par endroits. Le grondement de la meute se faisait plus net à chaque détour. Entre les troncs, elle apercevait des silhouettes basses, rapides.

Les rôles étaient clairs à présent. En bas, ceux qui vivaient de chair et de fuite. Là-haut, un garçon qui avait voulu les tenir en laisse. Et au milieu, un camp construit sur la peur de finir entre leurs crocs.

Quand elle atteignit la lisière, le camp était en alerte. Les torches s’allumaient une à une, les arcs se levaient. Les elfes criaient, se plaçaient le long des palissades. Des enfants pleuraient, repoussés vers l’intérieur.

Aelys passa la porte au moment où le premier loup apparut entre les arbres.

Il était grand, plus qu’un loup ordinaire, au poil sombre strié de gris. Ses yeux brillaient d’une lueur jaune dans la pénombre. Il ne courait pas. Il marchait, sûr de lui, suivi de trois autres. La meute s’étira derrière, comme des silhouettes de fantômes dans la brume du matin.

— Tirez ! hurla quelqu’un.

Une flèche partit, s’enfonça dans le sol, trop courte. Une autre se planta dans un tronc, tremblante.

La peur parcourait le camp comme une onde, plus forte que tout ce qu’Aelys avait tenté d’apaiser jusqu’ici.

Elle s’avança, dépassa la dernière rangée d’elfes, se plaça entre la palissade et les bêtes. Elle sentit derrière elle les protestations, une main qui tenta d’attraper son bras. Elle se dégagea sans violence.

À cette distance, elle voyait à présent les détails : la cicatrice blanchâtre sur l’échine du grand loup, les gouttes de salive qui pendaient à ses babines, le frémissement léger des muscles sous le poil. Il s’arrêta à quelques pas seulement, le corps aligné sur elle, la tête basse. Les trois autres se déployèrent de part et d’autre, formant comme un croissant autour de la porte.

Un arc se tendit derrière elle, trop vite. Elle sentit, dans la trame, la corde qui tirait, la pointe qui hésitait sur une cible.

— Abaisse, dit-elle sans se retourner.

La corde vacilla. Elle n’était pas certaine qu’ils obéiraient. Elle ne pouvait pas l’être. La seule chose qui lui appartenait vraiment, c’était l’endroit où elle posait ses mains.

La terre sous ses pieds palpitait du pas régulier des animaux, comme un cœur qui battait trop fort. Elle posa la main gauche sur le sol, doigts écartés, et l’autre sur la palissade, là où le bois avait été replanté pendant la nuit.

Elle n’allait pas lutter contre la faim. Elle allait lui offrir un autre chemin.

Elle ferma les yeux.

Le mouvement des choses afflua, brutal, chargé de tension. Elle le laissa passer à travers elle, sans le retenir, sans le tordre. Il parlait d’odeurs fortes, de viande accrochée à des branches, de sueur elfique, de laine, de fumée. Il parlait aussi d’un autre endroit : un gué plus en aval, où le bois avait été entassé, où des caisses de provisions attendaient qu’on les transporte.

Elle chercha ce point là. Elle le trouva, comme une note plus claire au milieu du reste.

Doucement, sans forcer, elle relia les deux. L’odeur de graisse et de sang, concentrée près du camp, elle la prit et la laissa glisser le long du sol, en contrebas, vers le gué. Le vent l’aida. Il tournait déjà, venu de la vallée.

Devant elle, rien ne changea d’abord.

Le grand loup renifla l’air, mais ses yeux restaient posés sur elle. Il fit un pas de plus, lent, enfonçant un peu la boue. Aelys sentit les arcs se retendre derrière son dos. Une goutte de sueur coulait le long de sa colonne, sous la tunique. Elle inspira, garda les mains là où elles étaient. Forcer maintenant reviendrait à plier la trame à sa volonté. Elle se contenta de maintenir le lien ouvert, offert.

Un deuxième pas. La distance se réduisit encore. Elle distinguait la couleur exacte de ses iris, un jaune taché de brun. S’il bondissait, elle n’aurait pas le temps de reculer. Elle le savait, et il n’y avait, au fond, rien d’autre à faire que d’accepter cette place-là.

Le vent tourna.

L’odeur du gué vint se mêler à celle du camp, puis la recouvrit peu à peu : graisse rance, bois mouillé, sel. Les oreilles du loup frémirent. Son regard glissa un instant vers la vallée, revint sur elle, hésitant. Le temps se tendit comme une corde au bord de la rupture.

— Reculez, dit-elle à mi-voix, pour les elfes derrière elle.

Quelques pas crissèrent dans la boue. Elle sentit la palissade se vider d’une partie de sa tension. Elle, au contraire, tenait tout entière dans ce fil tendu entre sa paume, la terre et le flanc de la vallée.

Elle ne demandait rien d’impossible au monde. Elle ne tentait pas de briser la faim, ni de faire disparaître la meute. Elle proposait un détour. Au gué, on pouvait laisser une part. Au camp, on pouvait garder le reste.

Le grand loup quitta enfin ses yeux.

La tête pivota d’abord à peine, comme si quelque chose tirait encore vers elle. Puis le museau se tourna franchement vers la vallée. Il resta immobile un battement de cœur de plus, renifla, fit un pas de côté. Un autre. Ses épaules se tournèrent. Il poussa un souffle bref, presque un aboiement étouffé, et pivota complètement.

La meute suivit. Comme un seul corps, elle se détacha de la lisière et glissa le long du versant, vers le bruit de l’eau.

Les arcs restèrent levés un long moment encore, inutiles. Personne n’osa bouger. On ne sentait plus que le vent dans les branches et le sang qui battait trop fort dans les tempes.

Aelys rouvrit les yeux. Ses mains tremblaient un peu. Un léger bourdonnement persistait dans sa tête, signe de fatigue. Rien de grave. Elle n’avait pas forcé. Elle avait laissé les choses reprendre un cours possible, au plus près de ce que le monde pouvait accepter.

— C’est… c’est tout ? murmura quelqu’un derrière elle.

Elle se retourna vers le camp. Des visages la fixaient, mêlant soulagement, incompréhension, reste de colère. L’elfe aux cheveux gris était là aussi, près de la porte, les poings serrés.

— Ils reviendront, dit-il. Tant qu’ils nous sentiront, tant qu’ils sauront qu’il y a à manger ici…

— Ils reviendront, oui, répondit Aelys. Parce qu’ils vivent ainsi.
Elle marqua une pause.
— La question est ailleurs.

Il fronça les sourcils, sans comprendre. Elle n’insista pas. Certains apprentissages demandent plus d’une nuit.

Plus tard, quand le camp fut calmé, qu’on eut envoyé quelqu’un au gué avec un sac de viandes trop grasses pour être gardées, elle remonta au replat rocheux. Les jeunes n’avaient pas bougé. Leran tenait toujours la pierre dans sa main, mais ses doigts avaient blanchi.

Il avait vu la meute changer de direction. Il avait senti, ne serait-ce qu’un peu, que son pouvoir n’était pas le seul à compter.

Aelys s’assit sur une pierre, à quelques pas d’eux. Le vent avait tourné. Il portait à présent une vague odeur de poil mouillé venue de la vallée.

— Tu pensais les tenir en laisse, dit-elle doucement. Tu pensais être au-dessus d’eux, au-dessus du camp, au-dessus de la forêt.
Elle regarda la pierre dans sa main.
— Tu t’es placé à la place de ceux qui vivent de la peur des autres.

Leran serra les dents.

— Je voulais…
Sa voix se brisa.
— Je voulais qu’ils aient peur de nous. Que nous ne soyons plus jamais surpris.

Aelys hocha la tête. Elle connaissait cette envie. Ceux de son peuple vivaient longtemps. Ils avaient vu trop de choses pour ne pas désirer, parfois, une sécurité totale, des chemins sans ombres, des nuits sans crocs.

— La peur, dit-elle, ne disparaît pas quand on devient plus dangereux que ce qui l’a provoquée. Elle change seulement de visage.

Elle tendit la main.

— Donne-moi la pierre.

Il hésita, puis la posa dans sa paume. Elle la sentit, chaude encore. Les fils qu’il avait tirés autour tournaient en cercles serrés, noués. Avec délicatesse, elle les défit, laissa la note se détendre, se fondre dans le reste. La chaleur diminua. La vibration qui restait n’était plus qu’un simple galet dans une main.

— Tu ne travailleras plus ce genre de liens sur les vivants tant que tu n’auras pas compris, dit-elle. Ni pour les attirer, ni pour les effrayer.
Elle leva les yeux vers lui.
— Je t’ai appris à calmer des sources, à stabiliser des sentiers, à guider un troupeau loin d’une falaise. Pas à tirer sur la peur comme sur une corde.

Il détourna le regard, mais elle vit ses épaules s’affaisser. Les autres jeunes baissèrent la tête, honteux, les traits tirés.

Elle se leva, posa une main sur le tronc d’un arbre voisin. La sève y montait lentement, indifférente à leurs peurs. Dans certaines Maisons de Brume, loin d’ici, on apprenait aux enfants à sentir ce calme-là avant toute chose : de grandes salles de racines et de pierre tiède, où des femmes et des anciens leur apprenaient à respirer avec la forêt, à écouter la trame sous leurs pas avant de toucher quoi que ce soit.

Elle pensa fugitivement qu’elle aurait préféré que Leran reste plus longtemps dans ces lieux-là.

— Et si la meute revient ? demanda l’un d’eux, la voix tremblante. Sans toi… sans toi pour les faire venir où tu veux ?

Aelys retira sa main de l’écorce.

— Alors vous laisserez une part loin du camp, dit-elle. Vous tracerez des chemins qui contournent leurs tanières. Vous apprendrez à vivre avec eux, au lieu d’essayer de les posséder.

Elle regarda une dernière fois la vallée. Le sol s’était apaisé, comme l’eau d’un bassin après le passage d’un animal. Les bêtes mangeraient cette nuit au gué. Le garçon blessé guérirait. Leran aurait du temps pour comprendre où il avait posé le pied.

Les bêtes resteraient ce qu’elles avaient toujours été.

Elle, en revanche, savait très bien ce qu’elle refusait de devenir.


Ritn - 13/11/2025 - pour le forum : L’Orée des conteurs